Au bout d’une semaine, Aichouche quitta son lit et reprit peu à peu ses activités au grand soulagement de Ouardia qui étouffait à
la maison. Durant
tout le temps qu’elle s’était occupée de sa mère, elle n’avait pas mis le nez dehors. Même les petits étaient emmenés à l’école par Baya. Enfin, elle reprendrait son rôle. A l’extérieur, son amoureux transi faisait les cent pas devant la porte en faisant en sorte que son impatience ne parût pas. Julien encaissait chaque jour les moqueries de ses camarades mais il ne s’en offusquait pas. Il en riait même. Le jour où Ouardia sortit, il était là, comme un chien battu en quête de nourriture. Ils se regardèrent furtivement puis Julien la suivit en changeant de trottoir. Ouardia pressa le pas. Elle ne voulait surtout pas qu’il l’abordât. Elle craignait son père. Le jeune homme était là, derrière elle. Ouardia laissa les petits à l’école, puis, décidée, elle se dirigea vers son soupirant. Il sourit en la voyant venir vers lui. Etait-ce son jour de chance ? Il tressaillit en voyant le visage rouge de Ouardia. Ce n’était pas bon signe. Effectivement, la jeune fille excédée lui enjoignit fermement de ne plus
la suivre. Il
ne l’intéressait pas. Elle ne voulait pas de lui. Interloqué, Julien se tut et regarda la jeune fille s’éloigner sans réagir. Ouardia courait presque mais Julien ne chercha pas à
la rattraper. Il
s’en retourna vers le quartier à pas lents et, perdu dans ses pensées, il traversa la rue sans précaution.Plus tard il se réveilla dans une chambre d’hôpital. Une voiture l’avait renversé. Ce n’était pas grave, le choc l’avait étourdi et il avait perdu connaissance. On l’avait simplement gardé en observation. Il sortit de l’hôpital trois jours plus tard. Il fut reçu chaleureusement par ses amis qui étaient tous allés le voir. Pendant une semaine il resta chez lui mais bientôt il se remit en poste devant la maison de Hassen. Comment pourrait-il aborder Ouardia ?. C’était sa principale préoccupation. Julien, qui était fils d’ouvrier textile, avait quitté l’école très tôt. Il n’avait pas eu son certificat d’étude. Il était le cinquième d’une famille de sept enfants. Il était grand, mince. Ses cheveux étaient blonds et raides comme ceux de sa mère mais il avait les yeux marron clair. Il était charmant et très agréable à regarder. Pour briser son oisiveté, il proposait aux habitants de la cité de faire leurs courses. Il gagnait ainsi quelques pièces qui lui évitaient d’aller quémander chez ses parents qui, il le savait bien, ne l’auraient pas dépanné. Au contraire il aurait eu droit au perpétuel sermon qu’il détestait entendre.
Ouardia observait le manège de Julien devant la porte et se demandait quand il renoncerait. Mais chaque jour il était là. Ouardia se demanda comment il se faisait que Hassen ne l’eût pas encore remarqué. Elle appréhendait ce moment et lorsqu’elle sortait une angoisse indicible
la prenait. Mais
un beau jour,elle ne le vit plus. Il ne la suivait plus. Elle se demandait pourquoi. Il lui manquait, c’était le comble. Et puis elle comprit. Julien éconduit par Ouardia, s’intéressait maintenant à Baya. Ouardia en fut verte de jalousie. Baya, peu encline aux tâches ménagères, était toujours dans la rue avec les filles du quartier. Julien l’avait remarquée, son coeur battait maintenant pour elle et le sentiment était réciproque. Alors Julien décida de se montrer audacieux et un soir, il surveilla le départ de Hassen pour l’usine et entreprit d’escalader le mur de la maison pour atteindre la chambre des deux jeunes filles qui ne se doutaient de rien. Leste comme un singe, l'intrépide garçon s’accrocha au rosier grimpant qui couvrait le mur. Mais la plante ne supporta pas son poids et se déchira au moment où il allait atteindre l’appui de fenêtre. Il poussa un cri sourd en tombant entraînant dans sa chute le rosier que Hassen avait eu tant de mal à apprivoiser. Julien resta immobile puis voyant la lumière s’allumer, il prit la fuite sans demander son reste. On ne le revit plus. On apprit bientôt que les Vooters avaient déménagé et étaient partis habiter dans le Pas de Calais. La chute du rosier fut imputée à un gros chat et on n’en parla plus jamais
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