Hassen la réveillait alors doucement pour qu’elle rejoignît sa chambre. A moitié endormie, Ouardia lui demandait si tout allait bien et Hassen la rassurait par une réponse positive.
La nouvelle année arriva. Les enfants avaient reçu les cadeaux habituels et Hassen les avaient emmenés comme d’habitude chez le marchand de chaussures. L’hiver avait pris de la vigueur en janvier 1955 mais les enfants étaient encore en vacances et profitaient pleinement de la chaleur de la maison et de la bonne soupe brûlante et odorante que Aichouche laissait mijoter sur la vieille cuisinière à charbon. Quand la rentrée arriva, le beau temps se manifesta à nouveau cependant le froid était piquant. Les enfants n’en souffrirent pas car ils étaient chaudement habillés.
En février, un jeune Kabyle nommé Said vint voir Hassen. Il était accompagné d’un homme plus âgé que Hassen reconnut vaguement. Il les accueillit, leur offrit le café puis leur demanda l’objet de leur visite. Said embarrassé n’osa s’exprimer. Alors l’homme plus âgé expliqua à Hassen que Said voulait demander sa fille Ouardia en mariage. Said était avenant. Il avait un visage ouvert et franc couronné de boucles blondes. Il ne devait pas avoir plus de 22 ou 23 ans. Il était vêtu proprement et était plus grand que Hassen. Ouardia et sa mère regardaient la scène à travers le rideau de
A la fin du mois, Said, toujours accompagné de son compagnon Larbi (c’était son prénom), revint chez Hassen. Il avait apporté un couffin de fruits, de légumes, de viande à tout hasard. Ils s’assirent et Hassen demanda à Ouardia de poser le café et de le servir. Aichouche pour la circonstance avait revêtu sa fille d’une jolie tenue d’intérieur. Ouardia avait relevé ses cheveux d’une charmante manière. Elle sentait le regard du prétendant qui ne la regardait que quand il était sûr que Hassen ne pouvait pas le voir. Chaque fois que pendant le service Ouardia se mettait entre eux, il levait la tête et jetait un coup d’œil furtif à la jeune fille qui rougissait jusqu’aux oreilles, surtout lorsque leurs regards se rencontraient. Hassen demanda à Ouardia de s’asseoir à côté de lui et lui fit part officiellement de la demande en mariage. Il lui dit à nouveau qu’elle n’était pas obligée d’accepter. Mais à la stupeur de tous, elle acquiesça, les yeux baissés et le visage cramoisi. Il fut bien entendu que le mariage ne se ferait que lorsque Said serait logé décemment. Pour les fiançailles, elles auraient lieu en mars. Said devrait amener ses témoins et le cheikh qui prononcerait
L’année se passa ainsi. Les deux amoureux ne se virent pas mais Hassen rencontrait de temps à autre Said et lui demandait des nouvelles de son logement. Le jeune homme répondait invariablement qu’il patientait toujours. Ils se saluaient puis passaient leur chemin. Mais Hassen, s’éloignant, grommelait que ce n’était pas sérieux. Qu’est ce qui lui avait pris de promettre sa fille à un homme qui n’avait pas où loger ? C’était insensé !
Un an plus tard, Said n’avait toujours pas eu son logement et parfois, quand il apercevait Hassen de loin, il changeait de chemin ou il rentrait dans un magasin pour ne pas le rencontrer.
En août 1956, Ouardia souffrit d’une bronchite sévère. Elle se faisait suivre par l’ancien médecin de famille, le docteur G.., qui habitait rue de la Conférence, perpendiculaire à la rue d’Alger, à Roubaix. Un jour, en revenant d’un contrôle médical, elle décida d’aller rendre visite à son oncle Lounès.
