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Mardi 15 Janvier 2008

                                               OUARDIA (suite)

En juillet, Aichouche sut qu’elle était de nouveau enceinte au grand dam de Fatma qui, elle, ne l’était toujours pas. Cela la contraria un peu car Baya avait encore besoin de ses soins.Son jeune âge la sollicitait encore et elle s’inquiétait. Comment allait-elle faire face avec trois enfants en bas âge ? Hassen voulait de plus en plus quitter Kohler qui ne lui donnait pas assez d’argent. Les sardines suffisaient à peine à faire bouillir la marmite. Baya allait sur sa deuxième année et elle prenait encore le sein de sa mère. Cela épuisait Aichouche qui ne disait mot à Hassen. Pourtant celui-ci remarquait bien la silhouette amaigrie de sa femme et ses joues creuses jadis bien pleines. Mais que faire ? Ils se résignèrent et attendirent la naissance du bébé. Aini prononçait comme une sentence un vieil adage qui disait qu’un enfant amenait avec lui l’abondance ce qui avait pour effet de mettre Aichouche hors d’elle. Elle la faisait aussitôt taire.

                 Les mois passèrent . Mais cette fois Aichouche supporta assez bien sa grossesse et les vieilles savaient que c’était un garçon car, disaient-elles, les garçons étaient tendres avec leur mère. Aichouche était excédée par les leçons des anciennes qui venaient lui rendre visite. Certaines vieilles, plus malicieuses que les autres et sachant l’effet produit sur Aichouche par les adages, en rajoutaient ou même en inventaient. Entre elles, c’était des parties de rire interminables avec la complicité de Aini.

                Début janvier 1943, Aichouche eut les premières contractions. Hassen avait voulu qu’une sage-femme vînt l’aider à se délivrer. Les autres fois ; seules deux vieilles, Fettoma et Khadoudja, l’avait assistée dans ses accouchements. Cela s’était très bien passé. Mais Hassen avait insisté et avait contacté Madame Yvette qui travaillait au dispensaire du quartier. Elle vint et annonça la naissance imminente du bébé. On était le sept janvier et les contractions allaient durer jusqu’au neuf qui vit la venue au monde d’un garçon. On le prénomma Achour. Toute la famille accueillit avec joie le poupon, le premier Ait Ferrach né en Algérie. Hassen ne cachait pas son bonheur et Aichouche arborait une fierté de reine. Aini faisait des youyous à tous vents. Les voisines envahirent la maison et leurs congratulations réchauffèrent un peu plus Aichouche et Hassen.

               Ouardia et Baya étaient absentes. Elles étaient au bled chez leur tante Fetta qui devait les amener avec elle lorsqu’elle viendrait rendre visite à la nouvelle accouchée ce que Mohand, son mari, ne voyait pas d’un bon œil. Elle vint la semaine suivante, des couffins chargés de viande de lait et de légumes. Laid, son fils, qui possédait son troupeau de mouton lui avait égorgé un agneau et l’ avait envoyé pour faire le couscous de circonstance. Mohand avait fait contre mauvaise fortune bon cœur et avait envoyé des légumes de son jardin mais il s’était abstenu d’assister à la fête. Mais cette fois, les pauvres ne furent pas conviés comme à l'accoutumé car la pitance suffit juste à combler la famille. Aichouche demanda à Fetta de saler  une partie de la viande pour les jours difficiles et elle fit bien.

               Fetta cuisina et tout le monde se régala à la santé du nourrisson qui, lui ,tétait goûlument sa mère.

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Vendredi 11 Janvier 2008

                 OUARDIA (suite)

 

               Tournant la tête, Aichouche aperçut Hassen qui arrivait. Elle poussa sa mère dans la cour et referma précipitamment la porte, non pas qu’elle eût peur des reproches de Hassen mais parce qu’elle voulait éviter un conflit inutile. D’ailleurs lorsqu’il entra dans la maison et demanda ce qui était arrivé chez les voisins, les deux femmes firent admirablment semblant de n’avoir rien entendu. Hassen se fit un devoir de les mettre au courant. Aussitôt aichouche et sa mère prirent un air de circonstance qui fit sourire Hassen sous cape. Il savait exactement à quoi s’en tenir avec elles et plus elles jouaient le jeu et plus il avait envie de leur rire au nez mais la situation ne s’y prêtait guère, c’était vraiment dramatique. Les obsèques de Ouahmed eurent lieu trois jours après. Une grande foule avait suivi le cortège et parfois des voix s’élevaient contre l’injustice qu’avaient subie le jeune homme et sa famille. C’était un martyr qu’on allait inhumer. De retour chez lui, Hassen raconta à Aichouche comment on avait de justesse éviter une émeute grâce à l’imam qui s’était occupé de la cérémonie. Les gendarmes avaient assisté à l’enterrement et avaient été pris à partie par la foule grondante de colère. L’imam avait calmé les esprits en citant quelques verset du Coran et interdit la violence dans ce lieu sacré qu’était le cimetière. Tout rentra dans l’ordre et la cérémonie se déroula sans plus d’incidents.

                      Les jours passèrent, monotones, d’autant plus que l’ambiance de la maison ne s’était pas améliorée. Heureusement, au mois d’octobre, Aldjia mit au monde une fille qu’on prénomma Ourida. Aini était un peu déçue car elle aurait voulu un petit-fils mais elle accepta bien vite le bébé qui mettait de la gaieté dans la maisonnée. Comme on ne savait pas où se trouvait Amar, on ne le mit pas au courant du fait qu’il fût père et Aini priait nuit et jour pour que son fils lui revînt en bonne santé.

                  Justement, à quelques temps de là, d’autres familles furent endeuillées et le quartier vit des processions mortuaires plusieurs fois de suite dans les mois qui suivirent.

                 L’année 1942 ne fut pas plus gaie que la précédente et les nouvelles qui venaient d’Europe n’étaient pas pour apaiser les cœurs. La France qui connaissait un désastre sur ses fronts se remit à mobiliser et ceux qui n’avaient pas été pris la première fois cette fois n’y échappèrent pas. Et de tragiques scènes de séparations eurent de nouveau lieu dans le quartier.Hassen qui était allé voir sa sœur à Tamight avait assisté à l’enterrement de deux cousins de son beau-frère dont on avait rapatrié les corps. C’était vraiment un temps  de misère.

               De retour à la maison, Hassen trouva Ouardia alitée avec une forte fièvre. Aichouche n’avait pas quitté son chevet. La petite était dans cet état depuis quatre jours et Aichouche s’efforçait de faire tomber la fièvre à l’aide de compresses d’eau fraiche et de tisanes de plantes que sa mère lui avait données. Rien n’y faisait. La fièvre tombait pour remonter aussitôt. Hassen fit venir Ouali, un infirmier de ses amis qui habitait Ardjaouna un petit village perché au dessus de Tizi. Il travaillait au Sanatorium proche de ce village et fréquentait régulièrement le restaurant de Kohler. Il détecta des taches rouges au fond de la gorge et sur les joues internes de l’enfant. C’était la rougeole mais tant que les taches rouges n’étaient pas visibles, l’enfant était en danger de mort.

              Le lendemain, Aini décida de prendre sa petite-fille chez un rebouteux connu de tout le monde aux alentours. Aichouche donna Baya à garder à Aldjia et partit avec sa mère. Aini avait attaché Ouardia qui geignait sur son dos et d’un pas alerte se dirigeait vers la maison de cheikh Amar n’Amar. Celui-ci , au premier coup d’œil sut ce qu’il y avait à faire. Il prit l’enfant avec douceur et lui passa ses mains sur la tête, sur les bras, sur les jambes. Il avait enduit la fillette d’un savant mélange d’huile d’olive et de plantes aromatiques dont il connaissait les vertus. Les deux femmes regardaient, anxieuses, ce rituel. L’homme leur conseilla de laisser Ouardia dans ses vêtements bien au chaud pendant deux jours. Il leur assura que tout irait mieux et en effet, la fièvre tomba, la peau de l’enfant s’était piquetée de rouge et Ouardia était sauvée. Les deux femmes respirèrent enfin.

 

                

 

 

                                             

                        

 

 

 

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Lundi 07 Janvier 2008

                                OUARDIA (suite)

 

                                 La querelle fut violente entre les deux frères qui venaient à peine de se réconcilier. Mohamed jurait ses grands dieux qu’il ignorait la visite des deux femmes. Mais Hassen ne semblait pas l’entendre et criait encore plus fort. La dispute s’envenima au moint qu’il y eut un attroupement devant la maison. Les deux femmes étaient sorties de leur chambre et essayaient désespérément de séparer les frères ennemis. Puis la bataille s’essouffla avant que d’en venir aux mains et chacun  regagna son coin en grommelant les dernières insultes.

                               Pour se calmer les nerfs, Hassen prit Ouardia dans ses bras puis la fit sauter sur ses genoux, au ravissement de l’enfant qui gloussait de plaisir. Aichouche se rendit au coin cuisine où elle rencontra Fatma qui était venue préparer le souper de son mari. Les deux femmes s’ignorèrent superbement et vaquèrent en silence à leur occupation. Aichouche avait préparé une galette et une soupe de fèves que Hassen appréciait particulièrement. Quant à Fatma, elle emporta dans sa chambre une salade de piments arrosée d’huile d’olive et un pain de maison que sa mère lui avait apporté quelques heures auparavant. Le silence retomba comme une chape de plomb sur la maison.

                              La nuit fut calme et le lendemain, les deux frères ne se regardèrent pas. Hassen avait pris son café dans sa chambre. Il était sorti et avait vu son frère assis à la table. Il était passé près de lui en silence et avait refermé la porte de la rue brutalement. Aichouche entendit les chuchotements du couple puis la porte de la rue grinça de nouveau. Mohamed était sorti à son tour.

                             Vers le milieu de la matinée, Aini vint rendre visite à sa fille. Cela constitua une récréation qui détendit Aichouche. Comme d’habitude elle avait lavé la courette et s’était installée avec ses enfants et sa mère à l’ombre de la charmille. Elles déjeunèrent d’un couscous au lait que Ouardia adorait puis les fillettes repues s’endormirent. Aini aussi s’était assoupie. Aichouche méditait. On n’entendait que le bourdonnement des abeilles sur la treille naissante. Soudain des hurlements déchirèrent la quiétude du moment. Aichouche se leva précipitamment et ouvrit la porte de la rue. Il y avait un panier à salade devant la porte des Maamoun. Aichouche eut un coup au cœur et elle se sentit défaillir. Elle savait ce que signifiait ce véhicule de la gendarmerie. Les cris redoublèrent d’intensité et des voisines avaient joint leurs plaintes à celles de la famille concernée par le drame. Le fils de la maison, Ouahmed, à peine âgé de dix-neuf ans s’était fait tuer en Sicile et les gendarmes étaient venus prévenir la famille de l’arrivée imminente de la dépouille du jeune homme. La famille du défunt devait la récupérer elle-même. Aichouche pleura beaucoup car elle connaissait bien Ouahmed. Sa mère devait le marier mais l’ordre d’appel était venu contrecarrer ce projet. Aichouche pensa à son frère Amar dont elle n’avait aucune nouvelle et elle pleura de plus belle. Aini qui venait d’émerger de sa sieste avait rejoint sa fille à la porte. En entendant le malheur qui avait frappé les voisins, elle se mit à gémir comme si c’était son enfant qui était mort.

 

 

                                             

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Lundi 07 Janvier 2008

                                OUARDIA (suite)

 

                                 La querelle fut violente entre les deux frères qui venaient à peine de se réconcilier. Mohamed jurait ses grands dieux qu’il ignorait la visite des deux femmes. Mais Hassen ne semblait pas l’entendre et criait encore plus fort. La dispute s’envenima au moint qu’il y eut un attroupement devant la maison. Les deux femmes étaient sorties de leur chambre et essayaient désespérément de séparer les frères ennemis. Puis la bataille s’essouffla avant que d’en venir aux mains et chacun  regagna son coin en grommelant les dernières insultes.

                               Pour se calmer les nerfs, Hassen prit Ouardia dans ses bras puis la fit sauter sur ses genoux, au ravissement de l’enfant qui gloussait de plaisir. Aichouche se rendit au coin cuisine où elle rencontra Fatma qui était venue préparer le souper de son mari. Les deux femmes s’ignorèrent superbement et vaquèrent en silence à leur occupation. Aichouche avait préparé une galette et une soupe de fèves que Hassen appréciait particulièrement. Quant à Fatma, elle emporta dans sa chambre une salade de piments arrosée d’huile d’olive et un pain de maison que sa mère lui avait apporté quelques heures auparavant. Le silence retomba comme une chape de plomb sur la maison.

                              La nuit fut calme et le lendemain, les deux frères ne se regardèrent pas. Hassen avait pris son café dans sa chambre. Il était sorti et avait vu son frère assis à la table. Il était passé près de lui en silence et avait refermé la porte de la rue brutalement. Aichouche entendit les chuchotements du couple puis la porte de la rue grinça de nouveau. Mohamed était sorti à son tour.

                             Vers le milieu de la matinée, Aini vint rendre visite à sa fille. Cela constitua une récréation qui détendit Aichouche. Comme d’habitude elle avait lavé la courette et s’était installée avec ses enfants et sa mère à l’ombre de la charmille. Elles déjeunèrent d’un couscous au lait que Ouardia adorait puis les fillettes repues s’endormirent. Aini aussi s’était assoupie. Aichouche méditait. On n’entendait que le bourdonnement des abeilles sur la treille naissante. Soudain des hurlements déchirèrent la quiétude du moment. Aichouche se leva précipitamment et ouvrit la porte de la rue. Il y avait un panier à salade devant la porte des Maamoun. Aichouche eut un coup au cœur et elle se sentit défaillir. Elle savait ce que signifiait ce véhicule de la gendarmerie. Les cris redoublèrent d’intensité et des voisines avaient joint leurs plaintes à celles de la famille concernée par le drame. Le fils de la maison, Ouahmed, à peine âgé de dix-neuf ans s’était fait tuer en Sicile et les gendarmes étaient venus prévenir la famille de l’arrivée imminente de la dépouille du jeune homme. La famille du défunt devait la récupérer elle-même. Aichouche pleura beaucoup car elle connaissait bien Ouahmed. Sa mère devait le marier mais l’ordre d’appel était venu contrecarrer ce projet. Aichouche pensa à son frère Amar dont elle n’avait aucune nouvelle et elle pleura de plus belle. Aini qui venait d’émerger de sa sieste avait rejoint sa fille à la porte. En entendant le malheur qui avait frappé les voisins, elle se mit à gémir comme si c’était son enfant qui était mort.

 

 

                                             

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Dimanche 06 Janvier 2008

                                                                OUARDIA 'suite)

Début mars, Fetta vint rendre visite à ses frères.Comme d’habitude, elle ne vint pas les mains vides. Aichouche eut droit aux œufs frais, à l’huile d’olive, au couscous, et Fetta avait ajouté une robe kabyle qu’elle avait fait coudre, des savonnettes et , luxe suprème ,une bouteille d'eau de Cologne que la femme d’un émigré lui avait apportée bien amicalement. Elle avait tricoté un joli pull pour Ouardia et cousu des langes pour Baya. Enfin elle offrit un élégant foulard de soie jaune à Fatma.

Fetta ne demeura pas longtemps à Tizi mais elle profita de chaque instant pour discuter avec ses frères et s’amuser avec ses nièces. C’est Fatma qui s’occupa de la cuisine. Fetta adorait Ouardia. Sa petite frimousse et surtout ses manières gracieuses et maladroites de petite fille la faisaient rire. Mais c’était son babillage qui la faisait fondre et elle se mettait alors à embrasser la fillette qui, ne comprenant pas ces débordements d’amour et de tendresse, se mettait à hurler comme si on l’écorchait vive.Ce qui n’avait aucun effet sur Fetta qui l’étreignait encore plus fort et la couvrait de baisers.

Lorsque Fetta repartait la maison paraissait vide. On ne discutait plus car on ne s’unissait plus. C’était chacun chez soi et l’ambiance était morose. Le silence n’était rompu que par les cris des enfants qu’on faisait taire bien vite. Le seul moment gai de la journée était l’instant où Aini venait chez sa fille. Malgré son âge, Aini mettait de la gaieté dans la maison et son rire un peu nasillard était assez communicatif. A l’entendre, tout le monde se mettait à rire et on oubliait pour un moment les soucis et les divergences. Mais parfois elle se mettait à parler de Amar et ses rires se changeaient en plaintes que Aichouche finissait par ne plus supporter. Elle lui trouvait alors un prétexte pour la renvoyer chez elle.

En juillet, Hassen emmena sa petite famille au bled chez Fetta où Aichouche put se remettre véritablement de ses couches. Mohand son beau-frère ne voyait pas d’un bon œil ces visites qui l’excluaient de sa famille. Les petites profitèrent du bon air et de la nourriture saine qu’on leur donna. Ouardia grandissait très vite et elle avait une taille supérieure à celle des enfants de son âge. Elle aimait mettre les mains dans la semoule ou encore pétrir de ses petites mains le morceau d’argile que lui donnait Taklit. Voyant cela, Aichouche et Fetta pensaient que la relève était assurée et elles partaient toutes deux d’un grand rire imitées en cela par Taklit.

Les journées passaient ainsi heureuses et insouciantes mais l’heure du départ vint et la séparation comme à l’accoutumé fut pénible. Les filles de Fetta insistèrent pour garder Ouardia encore quelques jours, promettant que Laid la ramènerait lui-même à Tizi d’ici quelques temps. Malgré sa réticence , Hassen accepta de laisser la petite une huitaine. Puis le taxi s’éloigna. Aichouche pleurait dans la voiture au grand dam de Hassen qui n’en menait pas large lui aussi. Enfin, ils arrivèrent chez eux où ils trouvèrent Fatma avec sa mère et sa sœur. Pourtant, Mohamed avait promis qu’elles ne viendraient plus. Aichouche embrassa rapidement les trois femmes sans s’étendre en politesses et regagna sa chambre où elle donna le sein à Baya. Hassen , furieux, ressortit. Il avait besoin de prendre l’air bien qu’il fît très chaud.

 

 

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