A la mi-janvier, il sembla que tout fût rentré dans l’ordre. Hassen se sentit mieux. Il respirait plus facilement et le fait qu’il put dormir le requinqua quelque peu. Il sortit même pour faire les courses. Mais, le mauvais temps refit bientôt son apparition et Hassen dut à nouveau garder le lit. La grande maison n’avait pas été construite dans les normes permettant un chauffage global des chambres. On se servait donc de petits appareils de chauffage d’appoint qui fonctionnaient à la bouteille de gaz. Mais ce genre de chauffage générait non seulement de la chaleur mais il produisait aussi une humidité sournoise qui rendit la respiration de Hassen plus difficile. Il savait qu’il n’avait aucun espoir de guérison mais il faisait en sorte de ne pas trop se fatiguer. Il ne voulait pas non plus s’imposer par de quelconques exigences aux autres. Il ne voulait surtout pas être un boulet. Il dormait beaucoup et dans la maison, on essayait tant bien que mal de respecter son sommeil. Parfois, seul avec Aicha, il ne cachait pas la peur qu’il avait de mourir et souvent, il pleurait dans les bras de sa fille qui le berçait comme un enfant. Aicha, effondrée elle aussi, essayait autant que possible de le rassurer en le poussant à croire aux miracles.
Fin janvier, Hassen ne dit plus un mot. Les gestes qu’il devait faire pour qu’on le comprît lui coûtaient des efforts pénibles. Il finit par ne plus lever le bras. Il montrait ce qu’il voulait d’un doigt qu’il levait à peine. Une nuit, Aicha fut réveillée par des bruits venant, semblait-il, du salon. Elle descendit rapidement les escaliers et entra brusquement dans la pièce où dormait son père. Elle alluma et le vit assis sur le bord de son lit, pleurant à chaudes larmes. Aicha chercha Salima mais ne la trouvant pas, elle en conclut que son père dormait seul alors qu’elle le croyait en compagnie de sa femme. Elle se rendit compte, horrifiée, qu’il aurait pu mourir sans que personne ne s'en rendît compte. Elle ignorait que Salima ne restait pas avec lui car elle montait toujours se coucher avant sa marâtre. Elle prit son père dans ses bras lui demandant ce qu’il avait. Lui, sanglotant comme un enfant, lui avoua par gestes mesurés qu’il voulait aller aux toilettes mais qu’il ne le pouvait pas seul. Alors Aicha lui présenta la petite cuvette blanche qui était en effet hors de portée du malade et la plaça dessous lui. Elle le couvrit puis il s’ajusta de lui-même, restant agrippé à sa fille. Hassen lui demanda pardon ce qui provoqua une crise de larmes chez Aicha. Elle était révoltée par le comportement de sa marâtre. Comment pouvait-elle laisser son mari seul en un tel moment, sachant que, pour lui, faire un mouvement était une réelle souffrance et parler, il ne le pouvait plus ? Elle l'entendrait le lendemain! Connaissant la fierté de son père, elle savait ce qui lui en coûtait de vivre cette situation. A partir de ce jour, Aicha dormit dans le salon.
Deux jours plus tard, deux hommes vinrent placer le gaz de ville dans le salon.On remplaça ainsi le vieux poêle à mazout qui enfumait la pièce par le chauffage à gaz que Aicha avait apporté de chez elle et qui était resté plus de quatre ans dans un carton à
On était le 6 février et le malade n’arrivait plus ni à s’alimenter ni à parler. Boire lui était très difficile. Il ne pouvait avaler que de minuscules gorgées. On fit venir le médecin à la maison car Hassen ne voulait absolument pas entendre parler de l’hôpital.Il vint, accompagné de sa belle-soeur qui n'était autre que Nouara que Aicha avait appelée au secours. La jeune fille était épuisée par les veilles bien que sa marâtre et elle se relayassent au chevet de Hassen. Il apporta tout un matériel de perfusion pour nourrir son patient. Ce dernier se plaignit de douleurs intolérables à
Le 10 février, Hassen commença à délirer mais Aicha et Nouara imputèrent cela aux effets de
Dans la nuit du 14 février, Hassen se mit à gémir. Aicha et Nouara se levèrent précipitamment et virent leur père lever l’index droit pour la profession de foi. Elles surent à son regard désespéré que c’était le moment et Aicha courut appeler Farid pour l’énoncer car seul un homme pouvait le faire. On arriva in-extrémis puis, alors que Farid formulait la « chahada », les yeux de Hassen se révulsèrent et il rendit son dernier souffle. Tout le monde était arrivé dans le salon. Il était cinq heures du matin. Puis les gens du quartier, entendant les pleurs et les gémissements provenant de la maison, accoururent à leur tour. Le salon fut bientôt plein. On avait placé la dépouille de Hassen sur une couverture au milieu de la pièce et on l’avait couvert jusqu’au cou d’un drap blanc. Seul, son visage émacié qu'une barbe de plusieurs jours creusait davantage,seul son visage d’un teint cireux était découvert.
Pendant que les garçons s’occupaient des formalités de l’enterrement, il incomba à Aicha de prévenir tout le monde. Dans l’après-midi, Djoher et Zhor arrivèrent. Il fallut attendre le lendemain pour voir arriver Ouardia et Baya. Ce fut poignant. Les deux femmes pleuraient, hurlaient, accompagnées en cela par le chœur des autres femmes présentes. Elles embrassaient leur père avec frénésie. Il fallut les écarter du corps. Puis un calme extraordinaire s’installa dans
Au matin, les « laveurs de morts » arrivèrent et firent la dernière toilette de Hassen. Ils lui mirent son linceul puis le placèrent sur la banquette qui servirait à le transporter vers sa dernière demeure. Toute la famille le salua une ultime fois puis dans les cris, les pleurs et les hurlements des femmes, Hassen quitta la maison si chère à son cœur. On plaça le brancard sur une camionnette puis lentement, le cortège immense s’ébranla pour se rendre au cimetière municipal où Hassen fut inhumé entre Aichouche et Achour, sous un amandier. Son grand espoir avait été celui d’être pardonné par Dieu car il n’avait pas fait preuve de dévotion toute sa vie. Il espérait trouver la paix éternelle. Puisse Dieu, dans sa grande miséricorde, la lui accorder.
FIN DE
(à suivre : Les grands espoirs II, Les destins.)
