Ouardia (suite)
Janvier 1940. L?hiver reprit de la vigueur mais aussi de la rigueur. Le froid était intense mais pas seulement en Algérie. Les fronts en Europe s?enlisaient et s?embourbaient. C?était la drôle de guerre. On piétinait. Les armées étaient quelque peu figées. Mais le conflit n?en était pas arrêté pour autant. Les atrocités se poursuivaient de manière plus pernicieuse et chaque jour apportait son lot d?informations qu?on commentait dans les cafés. On n?attendit plus très longtemps pour être fixé quant à la mobilisation. Bientôt des affichettes furent collées sur les murs. On faisait appel au contingent outre-mer comme en 1914. On grognait dans les cafés mais on savait que les familles qui avaient des garçons en âge d?être incorporés devraient se résoudre à les laisser partir bon gré mal gré. Il y eut cependant des gars fidèles à leurs principes qui ne répondirent pas à l?appel. C?était les enfants de ceux qui avaient donné leur vie pour la France lors de la première guerre mondiale et qui avaient vécu sans père dans une misère noire car oubliés par ceux-là mêmes qui les avaient privés de leur géniteur. Nombre d?entre eux s?enfuirent dans les maquis alentours. Ils avaient tous plus ou moins de la famille dans les villages environnants et ne risquaient pas de se faire prendre, la loi du silence aidant. Beaucoup de ceux qui partirent combattre ne revinrent pas et la grogne monta d?un cran.
Un matin, on entendit frapper violemment à la porte et Hassen, inquiet se leva précipitamment pour aller ouvrir. Mais devant la porte, il hésita. Il était très tôt et il se demanda qui pouvait bien venir frapper si nerveusement chez lui à cette heure indue. Il demanda qui était là et à sa grande surprise, Aini, sa belle-mère lui répondit d?une drôle de voix. Hassen ouvrit alors et vit devant lui la vieille femme échevelée, en pleurs, balbutiant des phrases qu?il ne comprenait pas. Voyant sa mère dans cet état, Aichouche crut qu?il était arrivé un malheur. Sa mère ne la contredit pas et Aichouche se mit à crier pensant que l?un de ses frères était mort. Aussitôt Ouardia qui dormait dans son « doh » se réveilla en hurlant à son tour. Hassen prit la fillette dans ses bras et la donna à sa mère qui s?était calmée. Aini leur annonça qu?Amar, son fils aîné avait été pris par les gendarmes à l?aube. Personne n'avait entendu approcher le "panier à salade" On l?avait sorti du lit et embarqué sans autre forme.Il avait juste eu le temps de s'habiller et d?embrasser Aini qui n?avait pas compris tout de suite qu?on lui enlevait son fils pour qu?il aille faire la guerre. Aini dit que, dans le camion, il y avait d?autres jeunes du quartier et que celui-ci résonnait des lamentations de toutes les mères qui avaient subi la séparation d?avec leur enfant. Et Aini égrena une liste de noms que tout le monde connaissait. On s?apitoya sur le sort de ceux qui n?avaient pas encore dix-huit ans et qui étaient partis, comme le fit remarquer Mohamed « avec la morve au nez ». Puis il y eut un moment de silence pendant lequel on n?entendit plus que le bruit de succion que faisait Ouardia en tétant sa mère.
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