OUARDIA (SUITE)
En effet, il ne fallut pas longtemps à Fatma pour marquer son territoire. Elle passait surtout sa hargne sur Ouardia qui, innocemment, s’en allait jouer devant la porte de sa chambre. Sous prétexte que la petite la dérangeait avec son babillage, Fatma la pinçait, lui donnait une tape sur les fesses ou encore la mordait. Cela devenait insupportable pour Aichouche qui, ne voulant pas aggraver la situation, ne disait rien à Hassen. D’ailleurs les deux hommes ne pouvaient deviner le conflit car les deux femmes prenaient bien garde de ne pas montrer leur animosité mutuelle à leurs maris. C’était entre elles des amabilités à n’en plus finir, des sourires en veux-tu en-voilà et des politesses dont les deux hommes se félicitaient. Pour eux tout allait bien.
A quelques temps de là, Hassen voulut quitter l’hôtel Kohler car son patron ne l’avait pas augmenté et criait à qui voulait bien l’entendre que personne ne bénéficierait d’une quelconque augmentation. Il en parla à Aichouche qui le dissuada de démissionner dans les temps de misère qu’ils vivaient. Même si la paie n’était pas conséquente, jamais Kohler n’avait interdit à son personnel de prendre les restes des repas pour leur famille. Et parfois c’était du luxe. Hassen renonça à son projet et reprit le chemin du restaurant. Mais l’idée de tout quitter lui trottait dans la tête.
On fêta les deux ans de Ouardia assez tristement. Quelques voisines vinrent prendre le café et tapèrent quelques morceaux de chansons connues sur la derbouka de la maison. Une seule se leva et dansa. Malgré les efforts que déploya Aichouche pour faire danser ses amies, rien n’y fit. Le cœur n’y était pas. On se sépara en fin de journée sur une note gaie. Ouardia qui s’était endormie, bercée par les conversations, sur les genoux de Fatma avait fait pipi sur sa tante qui s’était levée précipitamment, outrée. Sa colère fit plaisir à voir et les rires fusèrent. On se faisait des clins d’œil approbateurs pendant que la jeune femme vitupérait. On embrassa la petite sans doute pour la remercier de s’être oubliée sur les genoux de cette femme acariâtre qui n’en finissait pas de vociférer des menaces. Enfin, la maison fut vide et les deux femmes regagnèrent si l’on peut dire leurs « quartiers ».