La guerre se termina avec d’horribles conséquences. La France et les colons d’Algérie étaient en liesse. Ils fêtaient la paix revenue. Chez Hassen, on apprit la terrible nouvelle de la mort du fils unique de Rabah. Un char américain l’avait écrasé lors du défilé des forces alliées sur les Champs-Elysées à Paris. Il avait été happé par l’énorme machine sous les yeux horrifiés de son père et des badauds qui avaient assisté au drame. Après le passage du char il ne restait rien du gamin que des traces sanguinolentes sur les pavés. Hassen avait décidé d’aller rendre visite à son frère qu’il n’avait pas vu depuis de nombreuses années.
La même année, des émeutes eurent lieu un peu partout dans le pays pour réclamer le droit à l’autodétermination promise par la France. Les manifestations d’abord pacifiques furent alors réprimées par la violence. Les forces de l’ordre tirèrent sur les foules ce qui provoqua la mort de nombreuses personnes, surtout dans l’est du pays. La France ne parla plus d’indépendance mais les algériens allaient ruminer patiemment ce revers.
Au bled, Fetta avait marié Malha qui avait abandonné ses études pourtant brillantes. Mais l’incompréhension et la jalousie avaient eu raison de sa patience. En septembre Hassen avait emmené Ouardia à l’école. Elle était grande pour son âge et dépassait d’une tête les autres petits. Elle n’avait pas l’air d’être inquiète quant à la séparation imminente d’avec son père. Elle regardait,étonnée, les filles pleurnichardes et les garçons braillards accrochés çà et là aux jupes de leur mère. Pour la circonstance, on lui avait acheté un tout petit cartable dans lequel on avait mis un crayon et c’était tout. Mais Ouardia n’était pas peu fière d’arborer ce petit cartable. Sa mère lui avait mis une robe kabyle jaune toute neuve et sur la tête un foulard de la même couleur. Les enfants de colons la regardaient curieusement mais elle, avec la naiveté de l’enfance, ne les remarquait pas . N’étant presque jamais sortie de la maison, elle regardait avec curiosité le spectacle tout neuf qui s’offrait à ses yeux.Puis vint le moment de la séparation et soudain Ouardia prit conscience qu’elle allait se retrouver loin de la maison, de sa mère et de son père. Elle s’aggrippa à la veste de son père sans dire un mot et ne voulut plus la lâcher. Elle n’avait pas besoin de crier, ses yeux en disaient assez long sur sa détresse d’enfant. Hassen essaya de se dégager en vain, Ouardia ne lachait pas prise. Il fallut que le maître qui allait l’avoir en charge vînt. Il lui parla avec douceur en kabyle, lui donna un caramel pour que l’enfant lachât enfin le pan de veste. Son père l’embrassa avec tendresse et elle prit docilement la main de l’instituteur qui s’était mis à rassurer Hassen dont les yeux s’étaient embués.
Dès son arrivée à la maison, Hassen fut assailli de questions par Aichouche et sa mère. Elle lui demandèrent de raconter les faits au moins trois fois.
Histoire, ethnographie, sociologie, psychologie, anthropologie. Que nous reste t-il?
Merci, madame.
La photo.