Hassen retourna vers 16 heures à l’école pour récupérer sa fille.La petite était intarissable sur sa journée. Hassen souriait du joyeux babil de Ouardia. Elle n’oubliait aucun détail.La maîtresse chez qui elle étudiait s’appelait Madame Paysan et Ouardia le prononça d’une façon tellement comique que Hassen éclata de rire. Il demanda des nouvelles du jeune homme qui lui avait donné un bonbon. Il avait emmené Ouardia dans sa classe puis avait disparu. La fillette ne l’avait plus revu. On avait séparé les garçons des filles et on les avaient emmenés à l’école Jeanmaire qui leur était destinée.Hassen avait dans la main le petit cartable de sa fille et le balançait inconsciemment comme un élève l’aurait fait.Quand il s’en aperçut, il sourit puis changea son comportement désinvolte. Il se raidit et reprit un air sérieux. Jusqu’à la maison, le père et sa fille gardèrent le silence d’un accord tacite.
Quand ils ouvrirent la porte de la cour, des cris et des rires les accueillirent. Aichouche saisit sa fille et la serra fortement contre elle comme si elle ne l’avait pas vue depuis très longtemps. Ouardia eut à faire aussi à sa grand-mère. Elle ne put placer un mot vu le flot de questions qui lui étaient posées. Les deux femmes voulaient tout savoir. Quand enfin Ouardia put ouvrir la bouche, elle demanda à manger. Elle n’avait pas fini sa tasse de lait qu’elle s’endormit sur sa chaise. Avec une infinie tendresse, Aichouche posa sa fille sur un matelas recouvert d’un hayek multicolore que sa mère avait tissé.
Hassen leur raconta succintement ce que Ouardia lui avait raconté et comme de bien entendu il dut répéter plusieurs fois de suite l’histoire ; le jeune homme, Madame Paysan, les camarades de jeu, enfin tout. Fatma qui paraissait ne pas être interessée ne perdait cependant pas une miette du récit.
Les jours passèrent et Ouardia allait maintenant seule à l’école. Les camarades de son âge ne manquaient pas et c’était chaque matin une troupe joyeuse et bruyante qui descendait
L’année 1946 débuta de manière dramatique. L’hiver fut rude pourtant la douceur de novembre et décembre ne laissait pas présager d’un tel froid. Les gelées s’accompagnèrent de graves pénuries. Tout ce que le pays produisait partait vers la métropole et le marché noir sévissait un peu partout appauvrissant encore les petites gens. La faim fit son apparition et les enfants en souffrirent particulièrement. Heureusement dans les écoles primaires, on donnait chaque jour un demi-litre de lait à chaque enfant dans les classes mêmes. Ouardia en bénéficiait mais cela ne suffisait pas et à la maison, elle pleurait de faim ainsi que Baya et Achour pourtant encore au sein. Mais Aichouche, amaigrie n’avait plus suffisamment de lait pour nourrir l’enfant qui était par ailleurs assez glouton. Quant à Hassen, les temps étant durs même pour Kohler, il ramenait à peine de quoi nourrir sa famille. Il s'était mis en tête de partir pour Paris pour voir son frère Rabah mais il ne voulait pas partir seul. Il prévint ses beaux-frères Lounés et Ali de se préparer à l'accompagner. Les deux hommes acceptèrent avec joie. Le 3 janvier 1946 ils rendirent visite à Hassen pour mettre au point leur départ. Ils vinrent avec leurs économies en espérant qu'elles seraient suffisantes pour voyager et vivre quelques temps de l'autre côté. Ils décidèrent de partir le 5 car le 9 il y avait un bateau en partance pour Marseille. Le lendemain, Hassen se rendit chez Kolher à qui il demanda son compte. Kolher avait appris les projets de son cuisinier et lui donna plus que son solde. Hassen savait que laisser sa famile était une folie en de pareils moments mais il n'avait pas le choix. Il savait que plus il reporterait son voyage et moins il serait enclin à partir. Le soir il se rendit chez Aini à qui il proposa de venir vivre avec sa fille en son absence. Quant à Aldjia, sa belle-fille, elle resterait chez sa mère au bled. Cela fut convenu et le lendemain à l'aube, Hassen passa prendre Lounés et Ali qui durent s'enfuir pour faciliter la séparation d'avec leur mère inconsolable. Hassen avait remis de l'argent à Aichouche pour "voir venir" mais la jeune femme avait fait une grimace dubitative. Hassen promit qu'il enverrait de l'argent dès qu'il le pourrait ce qui ne rassura pas plus Aichouche. Les trois hommes prirent le bus pour se rendre à Alger, l'étape suivante étant de se rendre chez Taklit, la cousine de Hassen. Il ne l'avait pas revue depuis des années. En fait depuis la mort de son père. Comment allait-elle le recevoir. Ils arrivèrent en fin de matinée au Bastion puis Bab el Oued n'étant pas loin, ils se rendirent à pied chez Taklit. Ils avaient de maigres bagages. Quand Taklit vit son cousin, elle se mit à pleurer car jamais personne de la famille n'était venu chez elle. Elle reçut les trois hommes chaleureusement imitée en cela par son mari. Ils racontèrent le drame qu'avait vécu Rabah et Taklit qui fut très chagrinée donna raison à Hassen de partir. Le lendemain, le mari de Taklit les emmena au port où ils prirent des billets pour Marseille . Ils partiraient sur un bateau "Le ville d'Alger", un vieux raffiot mais qui avait encore de belles années devant lui. A Tizi, Aichouche avait à coeur d'organiser sa vie sans Hassen. Les quelques francs qu'il lui avait donnés s'évanouirent comme neige au soleil Aini aidait du mieux qu'elle pouvait mais bientôt cela ne suffit plus.En désespoir de cause, Aichouche retourna chez les sœurs. Elle se remit à laver leur linge qui n’était pas des plus délicats : robes de bure, aubes en cotonnade épaisse, voiles en tous genres. Enfin elle s’épuisa au point qu’un jour ignorant qu’elle était enceinte, une hémorragie sur le lieu de son travail fit craindre la perte du bébé qu'elle attendait depuis deux mois. Heureusement le Frère Paul, un dominicain, était venu apporter le courrier des soeurs dans sa traction avant. Il emmena Aichouche à l'hôpital où les médecins sauvèrent in-extremis le foetus.

Et ils remerciaient Dieu nos anciens.
Bien à vous.