Ouardia était en vacances depuis la fin du mois de mai et aidait déjà sa mère au ménage. Ce n’était pas grand-chose mais quand Aichouche avait du mal à se baisser, Ouardia ramassait les objets à sa place. Elle gardait ses frère et sœur aussi. Elle leur chantait des chansons pour les endormir à l’heure de la sieste et il lui arrivait bien souvent de plonger dans le sommeil bien avant eux, ce qui faisait sourire sa mère. Ouardia était d’une grande aide pour sa grand-mère également car celle-ci perdait lentement mais sûrement la vue. Le diabète commençait à lui attaquer les yeux car elle n’avait pas les soins adéquats. En effet, Aini n’avait jamais vu de médecin et comme beaucoup de Kabyles de cette époque elle utilisait ses connaissances en herboristerie pour se soigner. Autrefois elle passait de longues heures dans les champs alentours dans lesquels elle cueillait des plantes dont elle faisait des mélanges. Elle confectionnait d’excellentes tisanes mais cela ne suffisait pas à enrayer l’impitoyable maladie qui faisait son œuvre inexorablement. Aichouche savait que sa mère devait voir un docteur mais elle ne pouvait l’emmener. Son ventre s’arrondissait de jour en jour et ses enfants lui prenaient totalement son temps. Elle regardait sa mère se débattre comme elle le pouvait contre son mal. Cette impuissance la faisait rager. Au début du mois de juillet, Aichouche eut les premières contractions. Elle s’attendait à perdre les eaux mais il n’en fut rien. Elle souffrit en silence pour ne pas inquiéter sa mère qui, fine comme elle l’était, avait bien deviner le mal d’enfant chez sa fille. Elle ne fit pourtant rien paraître de son inquiétude et se contentait de la surveiller discrètement.
Le matin du 13 juillet 1946, Aichouche perdit les eaux et Aini courut chercher les accoucheuses du quartier. Il y avait Fatma n’ Amar et Zahia Guifliss, réputées pour leur savoir en la matière. Tout se passa bien et bientôt la mère et la fille dormaient côte à côte dans le même lit. On ne fit pas de youyous, c’était une fille. Mais Aini était heureuse que sa fille eût accouché sans encombre. Le bébé fut prénommé Zhor. La petite fille était bien portante et heureusement pour elle, Aichouche avait du lait. Elle prit rapidement du poids. Par jalousie, Achour de temps à autre venait prendre le sein libre et tétait avidement. Aichouche le laissa faire jusqu’à ce qu’il se défît lui-même de cette habitude.
Aichouche resta sans travailler jusqu’en septembre. Sa belle-sœur Fetta lui avait apporté de quoi vivre à l’aise puis était repartie chez elle en emportant Achour. Le petit était turbulent parce que gâté et Aichouche le lui avait laissé de grand cœur. Elle se remit très vite de ses couches et en septembre elle reprit le travail au presbytère. Elle attendait avec impatience octobre qui verrait le retour de son mari.
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