Ouardia allait sur sa quinzième année et le ménage n’avait plus aucun secret pour elle. L’année précédente elle avait obtenu avec brio son certificat d’études primaires mais Aichouche étant malade, elle avait du abandonner à son grand regret l’école.Malgré les supplications de Madame Vasseur pour que Ouardia puisse continuer ses études au collège, Hassen était resté intransigeant même si au fond de lui, une bataille morale le déchirait. Sa fille était très bonne élève et il la privait d’un avenir qui lui souriait. Ouardia se soumit à la volonté de son père et resta à la maison pour seconder sa mère qui ne s’en sortait plus avec les petits. Elle faisait les divers travaux ménagers et s’occupait des enfants pendant que sa mère lessivait et cuisinait. En général Aichouche mettait sur la grosse cuisinière à charbon, une grande marmite de soupe. Elle en faisait tous les matins et la maison embaumait des odeurs mêlées des poireaux, des oignons, des herbes aromatiques et autres légumes que lâchait la vapeur à longueur de jour. Pour joindre les deux bouts, il fallait bien ça. Aichouche achetait tous les jours cinq gros pains qu’un boulanger ambulant vendait devant
Ouardia avait beaucoup pleuré en quittant l’école mais elle s’était fait une raison. Elle emmenait les petits à la maternelle avec plaisir car c’était pour elle un moyen de s’évader de la maison dans laquelle elle étouffait. C’était une jolie fille et elle ne laissait pas les garçons du quartier indifférents. Le plus mordu était sans doute un jeune homme de 17 ans, à l’allure de jeune premier et qui s’appelait Julien Vooters. Son père était Belge et sa mère Française. Lorsque Ouardia passait devant le groupe d’adolescents auquel il appartenait, il faisait l’intéressant. Il parlait et riait plus fort que les autres pour que Ouardia se retournât et le vît. Il lui décochait alors l’un de ses plus beaux sourires auquel Ouardia, au début ne répondait pas. Le groupe s’aperçut alors du manège et les quolibets fusèrent. Julien se tassait alors que Ouardia accélérait le pas. Mais ils se regardaient quand même. Ouardia ne cherchait surtout pas à encourager Julien car elle connaissait le caractère de son père qui lui aurait interdit de sortir à l’avenir. Alors elle finit par passer devant lui sans le regarder. Les amis de Julien se mirent à lancer des paris au grand dam de l’adolescent qui ne comprenait pas l’attitude hautaine de Ouardia à son égard.
En septembre 1953, Aichouche inscrivit Djoher à l’école catholique Saint Vincent de Paul, conseillée par les dominicaines qui venaient lui faire ses injections.Ouardia fut chargée de l’emmener. Tout se passa bien sur la route mais quand il fallut se séparer, Djoher se mit à hurler. La sœur désemparée la prit dans ses bras mais Djoher ne se calma pas pour autant. Il fallut lui donner des bonbons pour la faire taire. Un autre enfant était avec elle dans le hall d’accueil et regardait d’un œil apeuré
