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Les deux femmes évitaient de se regarder et restèrent silencieuses. La vieille cuisinière à charbon ronronnait car Hassen venait de
Quand tout le monde fut réveillé, Ouardia s’attela aux tâches ménagères quotidiennes. Pendant que Aichouche s’occupait de la sempiternelle soupe aux légumes, Ouardia prit en charge la toilette du bébé bien dodu qu’était devenu Farid puis elle le donna à sa mère qui l’allaita. Le bébé était glouton et on entendait distinctement le bruit qu’il faisait en avalant le lait maternel. Repu, il s’endormait la bouche ouverte, souriant aux anges. Aichouche le mettait au lit et continuait à vaquer à ses occupations. Zhor surveillait Nouara. Djoher et Chabane jouaient dans le jardin. Baya aidait Ouardia au ménage, en rechignant comme de coutume. Aichouche s’occupait aussi de sa mère qu’il fallait changer régulièrement. Heureusement cette année-là Hassen avait acheté une machine à laver pour soulager Aichouche des corvées de linge. Quand Aini était propre, Achour l’emmenait au jardin où ils restaient jusqu’à l’heure du déjeuner. Le jeune garçon discutait alors de tout avec sa grand-mère. Elle lui racontait souvent de vieilles histoires qui avaient eu lieu au bled et l’adolescent qui les avait entendues cent fois les réécoutait patiemment, feignant d’être surpris à chaque fois.
Les vacances s’achevaient sous un soleil de plomb. Il n’avait pas plu depuis les inondations. Un matin de septembre, toute la famille était dans le jardin à cueillir les légumes mûrs : tomates, haricots verts, piments, salade qui n’avaient pas encore été consommés. Hassen voulait laisser la terre reposer un moment avant de planter les pommes de terre qu’il récolterait début décembre. Ce matin-là, Lounès qui passait par là vint leur rendre visite. Quand Hassen l’aperçut, il ne put réprimer une grimace qui n’échappa pas à Lounès. Celui-ci n’était pas venu seul. Denise l’accompagnait ainsi que le jeune homme que Ouardia avait aperçu chez lui. La grimace de Hassen s’accentua car il n’aimait pas Denise. Il pensait que la situation que son beau-frère vivait n’était pas un bon exemple pour ses enfants. Mais Lounès ignorait Hassen qui rageait à chaque fois qu’il les voyait ensemble. Il présenta l’homme comme étant de ses amis. Il s’appelait Ahmed et n’était arrivé du bled que depuis peu. Il avait trouvé du travail comme cariste dans une entreprise sise à Tourcoing et s’occupait, au besoin, de manutention. Il travaillait de jour et possédait un petit logement dans
Après les présentations, Lounès prit sa sœur par le bras et s’éloigna avec elle au fond du jardin. Hassen regarda, étonné, le manège.
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Comme il travaillait la nuit, elle le trouva à
La jeune fille quitta l’appartement de son oncle avant l’étranger et rentra à la maison à la tombée de
Aichouche qui pouponnait Farid, le petit garçon qu’elle avait mis au monde en mars, ne cacha pas son mécontentement et gronda sa fille. Elle lui fit une véritable scène et Ouardia en fut excédée. Le bébé se mit à hurler ainsi que Nouara et Achour du haut de ses 14 ans se mêla à
Le lendemain matin, Ouardia enjamba Baya qui ronflait puis descendit dans
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Hassen la réveillait alors doucement pour qu’elle rejoignît sa chambre. A moitié endormie, Ouardia lui demandait si tout allait bien et Hassen la rassurait par une réponse positive.
La nouvelle année arriva. Les enfants avaient reçu les cadeaux habituels et Hassen les avaient emmenés comme d’habitude chez le marchand de chaussures. L’hiver avait pris de la vigueur en janvier 1955 mais les enfants étaient encore en vacances et profitaient pleinement de la chaleur de la maison et de la bonne soupe brûlante et odorante que Aichouche laissait mijoter sur la vieille cuisinière à charbon. Quand la rentrée arriva, le beau temps se manifesta à nouveau cependant le froid était piquant. Les enfants n’en souffrirent pas car ils étaient chaudement habillés.
En février, un jeune Kabyle nommé Said vint voir Hassen. Il était accompagné d’un homme plus âgé que Hassen reconnut vaguement. Il les accueillit, leur offrit le café puis leur demanda l’objet de leur visite. Said embarrassé n’osa s’exprimer. Alors l’homme plus âgé expliqua à Hassen que Said voulait demander sa fille Ouardia en mariage. Said était avenant. Il avait un visage ouvert et franc couronné de boucles blondes. Il ne devait pas avoir plus de 22 ou 23 ans. Il était vêtu proprement et était plus grand que Hassen. Ouardia et sa mère regardaient la scène à travers le rideau de
A la fin du mois, Said, toujours accompagné de son compagnon Larbi (c’était son prénom), revint chez Hassen. Il avait apporté un couffin de fruits, de légumes, de viande à tout hasard. Ils s’assirent et Hassen demanda à Ouardia de poser le café et de le servir. Aichouche pour la circonstance avait revêtu sa fille d’une jolie tenue d’intérieur. Ouardia avait relevé ses cheveux d’une charmante manière. Elle sentait le regard du prétendant qui ne la regardait que quand il était sûr que Hassen ne pouvait pas le voir. Chaque fois que pendant le service Ouardia se mettait entre eux, il levait la tête et jetait un coup d’œil furtif à la jeune fille qui rougissait jusqu’aux oreilles, surtout lorsque leurs regards se rencontraient. Hassen demanda à Ouardia de s’asseoir à côté de lui et lui fit part officiellement de la demande en mariage. Il lui dit à nouveau qu’elle n’était pas obligée d’accepter. Mais à la stupeur de tous, elle acquiesça, les yeux baissés et le visage cramoisi. Il fut bien entendu que le mariage ne se ferait que lorsque Said serait logé décemment. Pour les fiançailles, elles auraient lieu en mars. Said devrait amener ses témoins et le cheikh qui prononcerait
L’année se passa ainsi. Les deux amoureux ne se virent pas mais Hassen rencontrait de temps à autre Said et lui demandait des nouvelles de son logement. Le jeune homme répondait invariablement qu’il patientait toujours. Ils se saluaient puis passaient leur chemin. Mais Hassen, s’éloignant, grommelait que ce n’était pas sérieux. Qu’est ce qui lui avait pris de promettre sa fille à un homme qui n’avait pas où loger ? C’était insensé !
Un an plus tard, Said n’avait toujours pas eu son logement et parfois, quand il apercevait Hassen de loin, il changeait de chemin ou il rentrait dans un magasin pour ne pas le rencontrer.
En août 1956, Ouardia souffrit d’une bronchite sévère. Elle se faisait suivre par l’ancien médecin de famille, le docteur G.., qui habitait rue de la Conférence, perpendiculaire à la rue d’Alger, à Roubaix. Un jour, en revenant d’un contrôle médical, elle décida d’aller rendre visite à son oncle Lounès.
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La vie reprit son cours. Ouardia avait renoué avec ses travaux quotidiens : le ménage, les enfants. Elle s’occupait surtout de Djoher et de Chabane. Djoher était revenue de voyage traumatisée. Elle avait été agressée par des chats qu’elle avait taquinés alors qu’ils mangeaient des sardines. Elle en avait gardé des cicatrices aux bras et une phobie des félidés. Si elle était au jardin et qu’un de ces animaux le traversait par hasard, elle poussait des cris déchirants qui ameutaient même le voisinage. On la trouvait allongée sur le sol, le nez dans la terre et les bras sur la tête, au bord de l’évanouissement. Pendant ce temps-là, le chat passait dans une royale indifférence. On la ramassait, on la nettoyait, on la rassurait mais elle tremblait encore plusieurs heures après.
Septembre arriva avec la rentrée des classes. Baya emmena Zhor à l’école de filles du Crétinier. Ouardia se chargea de Achour qu’elle laissa avec deux de ses camarades devant l’école Condorcet. Là, il y avait une cohue indescriptible dans laquelle les nouveaux et les anciens élèves se pressaient en se bousculant vers le portail béant. Ouardia, Chabane et Djoher se dirigèrent vers l’école maternelle où Madame Cauet, la directrice, accueillait chaleureusement les petits. Mais comme d’habitude, la séparation d’avec les mères était dure pour certains. Alors c’était des pleurs à n’en plus finir que
Dans l’après-midi, Aichouche seule avec Ouardia et Aini, leur avait un peu raconté leur séjour. Elle leur avait appris la mort de Amar, l’oncle de Hassen. Aini avait essuyé des larmes qui ne coulaient plus. Mais Ouardia qui connaissait bien son grand-oncle avait beaucoup pleuré. Elle avait demandé des nouvelles de sa femme Yamna et de sa fille Taous. Aichouche lui dit que Taous avait emmené sa mère qui vivrait désormais à Alger avec elle. Elle ne pouvait plus la laisser au village. Yamna n’était plus toute jeune et avait besoin qu’on s’occupât d’elle. Aini demanda des nouvelles de sa belle-fille et de ses petits-enfants. Aichouche avait remis à sa belle-sœur tout ce que son frère lui avait envoyé. Elle les avait trouvés tous en bonne santé et Aini essuya de nouveau ses yeux.
Septembre s’en alla, puis octobre. Début novembre, Hassen qui écoutait la radio et qui passait son temps à changer de station, annonça aux siens que leur pays était entré en guerre contre l’occupant Français. Cette nouvelle alarma toute la famille et les amis. Pour
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On ne put rien faire pour arranger
On était déjà le 10 août et aucune nouvelle n’était arrivée de Tizi. Ouardia s’impatientait et ne savait plus quoi faire pour tromper son ennui. Baya passait le sien à lire des « Nous deux » revue à laquelle Angèle était abonnée. Elle pouvait passer des heures à parcourir ces magazines. Et il ne fallait pas la déranger dans ces moments d’évasion. Sinon, c’était des disputes qui n’en finissaient plus entre les deux filles. Quant à Achour, il était dans la rue presque toute
Les jours défilaient et plus la fin du mois approchait, plus les enfants étaient impatients de revoir leurs parents. Il leur semblait que les jours s’éloignaient ou s’allongeaient. Enfin, ce fut le dernier jour. Les enfants étaient intenables. Ouardia et Baya s’étaient empressées de déménager leurs affaires ainsi que celles de Achour et de leur grand-mère puis s’étaient rendues dans
Vers deux heures de l’après-midi enfin, un taxi s’arrêta devant la maison et les enfants en sortirent les premiers. Ils se précipitèrent tout de suite pour rejoindre leurs aînés et ils sautaient de joie d’être revenus chez eux. Soudainement, la maison avait retrouvé son animation. Les enfants embrassèrent leurs parents avec amour. Achour aida à entrer les bagages, tout fier d’en avoir

